Propos de mise en scène   


Mes premiers souvenirs de Marie Tudor remontent à l’adolescence, une production télévisuelle qui m’avait profondément touchée et passionnée, je crois même que ce fut ma première grande émotion théâtrale.
Depuis j’ai souvent relu la pièce et, chaque fois, sa construction romanesque, la beauté du texte, ainsi que la puissance émotionnelle de ses personnages m’ont amenée à me poser la question de la mettre en scène.
Cela n’allait pas sans poser quelques problèmes cependant, le théâtre de Victor Hugo a la réputation d’être injouable : sans doute… par certains côtés, il est le théâtre d’une « époque ». Est-il encore possible d’entraîner le public d’aujourd’hui dans une histoire follement romantique aux multiples rebondissements, un drame au pur sens du terme avec des personnages passionnés, qui crient haut et fort leurs sentiments, sans la distance, le « recul psychologique » auquel nous a habitués le XXème siècle ? Ne va-t-on pas prêter à sourire ?
Je ne le crois pas.
Le romantisme, comme expression théâtrale, même s’il n’est pas à la mode aujourd’hui, a toujours il me semble, le pouvoir de nous emporter, de nous émouvoir, de nous faire rêver et de réfléchir.
Je fais confiance à Victor Hugo, à sa prose lyrique mais populaire, à l’émotion directe qu’elle procure. L’amour, le pouvoir et la politique dans un pays à feu et à sang, ravagé par les guerres de religion, autant de sujets qui nous concernent toujours.
Marie Tudor, à sa façon, est une pièce policière, un thriller historique, se concluant en un long suspens et dans ce sens elle m’apparaît étonnamment moderne et originale.
Marie Tudor c’est aussi l’histoire de deux femmes et c’est en cela que la pièce me touche particulièrement : l’une, reine, possédant le droit de vie et de mort sur ses sujets, partagée entre le désir de vengeance et l’amour fou pour son favori ; l’autre, jeune fille du peuple brisée par sa trahison, prête à mourir pour se faire pardonner. Il n’y a pas tant de pièces classiques qui font une part aussi belle aux actrices.
Les situations sont extrêmes, les personnages toujours pris par l’urgence, mais leurs doutes, leurs interrogations ou leurs contradictions nous les rendent proches et profondément humains.
Il n’en reste pas moins que pour se lancer dans l’aventure, il nous fallait répondre à un certain nombre de questions : comment dire le texte de Victor Hugo sans grandiloquence mais sans prosaïsme ? Comment s’investir émotionnellement sans tomber dans un « mélo » de mauvais alois ? Autant de difficultés à résoudre mais qui proposent aux acteurs une recherche passionnante et au metteur en scène, un travail avec eux, précis et exigeant. Il ne s’agit pas d’aplanir les registres mais de faire entendre par un jeu de frottement des codes théâtraux, les contradictions du texte, la fragilité du héros qui affirme sa force, la beauté du monstre, la pluralité des désirs.
Les lieux multiples, bords de la Tamise, salle du palais, cachots, évoquent tous une idée de clair-obscur, apanage esthétique des romantiques, où l’ombre est propice aux mystères, aux crimes et aux aveux. J’envisage donc un décor relativement nu, structuré en plusieurs plateaux et escaliers où la lumière, sur un fond très sombre, aurait le pouvoir de mettre en valeur les protagonistes dans une forme de distance poétique et picturale. La bande-son, non moins essentielle, surtout dans la dernière partie où elle est omniprésente se voudra un écho de cette proposition.
Elisa Chicaud



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